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Suite
à la disparition du Dr Jacques Géry le 15 juin 2007,
la rédaction d'AQUA Plaisir a décidé de mettre
en ligne cet entretien, réalisé par Philippe Chevoleau,
et publié en mars 2005 (AQUA Plaisir n°97, pp. 44-47).
Quel est le point commun entre le néon noir (Hyphessobrycon
herbertaxelrodi), le tétra royal (Inpaichthys kerri),
deux espèces de nez-rouge (Hemigrammus bleheri et
Petitella georgiae) et le faux-cardinalis (Paracheirodon
simulans), pour ne citer qu’eux ? Ce sont des Characoïdes,
mais ils ont aussi tous été décrits par le
Dr Jacques Géry, ichtyologiste de renommée mondiale
qui peut s’enorgueillir d’avoir écrit quelques-unes
des pages les plus glorieuses de la belle aventure scientifique
et aquariophile. Entretien avec une légende vivante.
Docteur Géry, comment est venu votre intérêt
pour l’aquariophilie ?
Comme tout bon Strasbourgeois (mais pas Alsacien d’origine),
je me suis retrouvé naturellement avec un aquarium dès
l’âge de 8-10 ans. C’est là que j’ai
eu une reproduction, certes fortuite, du tétra de Rio (Hyphessobrycon
flammeus). J’en ai été très fier. Depuis,
je n’ai pas vraiment fait beaucoup de progrès du côté
de l’aquariophilie, mais j’ai tout de même possédé
durant longtemps une serre contenant jusqu’à 40 aquariums.
Et le métier ?
À la base, j’étais chirurgien et, en dehors
de la chirurgie plastique, je m’ennuyais un petit peu. Je
ne trouvais pas cela assez constructif pour moi. Des raisons que
je ne m’explique encore pas maintenant ! Ma cousine, dont
le mari était géologue en Guyane, m’a alors
invité à passer deux mois à Cayenne. J’étais
déjà allé auparavant en Afrique et je connaissais
un peu le milieu aquatique. Je me suis donc retrouvé à
explorer les rives des fleuves, avec une équipe de géologues
qui voulaient déterminer les différentes couches présentes.
Il n’y avait là aucune route. J’avais pris avec
moi du poison, un filet et j’étais accompagné
de pêcheurs locaux. J’ai ainsi pu faire une jolie petite
collection : sur le Maroni, sur la Mana, etc. Une fois rentré
à Cayenne, je regardais les poissons pêchés
sur la Mana, tous nouveaux pour moi. Au bout d’un moment,
ma cousine m’a demandé de venir manger, j’étais
plutôt surpris et la questionnais : « — Il est
déjà midi ? » ; et elle me répondit «
— Non, il est 18 heures ! ».
Jamais, en tant que chirurgien, je n’avais eu cette expérience.
Cette activité était tellement intéressante
que je n’avais même plus la notion du temps passé
! C’était la découverte.
Certes, à côté de la chirurgie, je ne m’ennuyais
pas du tout. J’avais écrit au rédacteur d’un
magazine d’aquariophilie, intitulé « L’aquarium
et les poissons », car je ne partageais pas l’avis de
l’auteur d’un article, et je lui disais avec une certaine
prétention que j’aurais pu mieux le faire. De fil en
anguille, je me retrouvai à la tête de la rédaction.
Après un certain temps, l’intérêt pour
cette revue a décliné, surtout de la part du rédacteur,
et ce fut la fin de l’expérience.
Ajoutez à cela la crise de la quarantaine, et une autre avec
la clinique, et ce qu’on me proposait était trop dur
moralement.
C’est ainsi que tout a basculé, grâce aux conseils
de scientifiques amis de mon père qui m’ont judicieusement
dit de me lancer dans ce que j’aimais.
Dans le même temps, j’avais écrit sur un certain
nombre de poissons africains et mon expérience en aquariophilie
s’étoffait, mais je trouvais mes écrits assez
« naïfs ». C’est ainsi que je suis passé
de la chirurgie à la recherche en biologie, spécialement
la zoologie et naturellement les poissons. Pour entrer au C.N.R.S.,
il me fallait un Doctorat en sciences, c’était inévitable.
Il a fallu donc tout recommencer. Avec ma femme Georgie, nous n’avions
alors pas un sou, d’autant que j’avais perdu alors mon
métier de chirurgien, mais c’était une époque
formidable. Je me suis retrouvé à étudier à
la Faculté des Sciences, assis au premier rang (j’entendais
déjà moins bien à 40 ans !), prenant tout en
notes et, pour la première fois de ma vie, j’ai été
un gars ultra sérieux ! J’ai pris des cours de zoologie
approfondie, sans prendre de zoologie générale car
j’avais des équivalents grâce à la médecine,
et j’étais très calé pour certains thèmes,
comme par exemple la viviparité chez quelques insectes, etc.
Je me suis aperçu que ce n’était pas si désagréable
de travailler et j’ai continué à publier, il
s’agissait du résultat de mes quêtes en Afrique
et en Amérique du Sud.
Je suis alors rentré au C.N.R.S. et j’ai fait mon chemin
; je me suis retrouvé à Banyuls, mais tandis que les
autres faisaient de la biologie marine, je continuais à étudier
mes petits poissons d’eau douce !
Après avoir quitté Banyuls, j’ai été
affecté à la station biologique des Eyzies, en Dordogne,
et j’ai pu obtenir de pouvoir travailler en partie chez moi,
ce qui était rare au C.N.R.S., notamment en biologie. Mais
il est vrai que j’étais plutôt productif, car
j’ai quand même écrit un nombre respectable d’articles
là-bas… dont certains d’un niveau correct. Avec
notamment la description d’une nouvelle famille de Characoïdes
africains : les Grasseichthyidés (et un genre nouveau : Grasseichthys,
avec une seule espèce, Grasseichthys gabonensis, un petit
poisson annuel), en l’honneur de Pierre Paul Grassé
(éditeur du célèbre Traité de Zoologie,
dont il collabora à tous les articles), mon patron et chef
du laboratoire fondé par le C.N.R.S. sur la rivière
Ivindo, près de Makokou (Gabon). Ce qui me permit d’ailleurs
de voyager durant 3 ans et demi, au Gabon c’est vrai, mais
surtout au Brésil, où je suis allé cinq ou
six fois. Notamment pour ma thèse, où j’ai eu
comme rapporteur le célèbre Théodore Monod
(NDLR : grand naturaliste, Monod était surtout connu
vers la fin de sa vie pour son travail sur le Sahara, notamment
ses récits d’exploration ; mais il faut signaler qu’il
fut d’abord un passionné de la mer et des poissons
; il estimait d’ailleurs que la frontière entre le
désert et l’océan était finalement bien
ténue), que j’ai bien connu… un être
extraordinaire ! Je dois signaler qu’en ce temps, le financement
des études post-thèses provenait également
des marchands de canon, au grand étonnement de Monod qui
me demanda un jour : « mais qu’est-ce que l’OTAN
vient faire là-dedans ? ». Bref, c’est ainsi
que j’ai voyagé et que je fis la connaissance d’Axelrod
et des ichtyologistes américains, suite à un séjour
à Chicago, New York City, Philadelphie, San Francisco, etc.
J’ai également effectué de nombreux séjours
en Guyane, qui ont complété ce que j’avais fait
précédemment. De l’Afrique, je ne connais qu’une
partie du Gabon et la Guinée Française (actuelle république
de Guinée).
Par la suite, on m’a demandé d’animer des cours
d’ichtyologie au Brésil, dans le cadre d’un programme
franco-germano-brésilien. Ce fut la première tentative
de faire de l’ichtyologie sur le tas. Il y avait bien un cours
dans cette discipline au Cap (Afrique du Sud) avec Smith, le découvreur
du coelacanthe. Myers, également, animait un petit cours
; il était professeur de zoologie à l’université
de Stanford (U.S.A.). Et puis il y a eu ce stage où l’on
prenait des étudiants pour les mener à une thèse
de maîtrise, à Manaus. J’y suis allé quelques
fois, animer un cours durant un mois et demi à chaque fois.
J’ai pu acquérir là-bas des connaissances sur
les gymnotes et surtout les Characoïdes. J’ai également
travaillé un peu sur les barbeaux en Afrique.
Ensuite la retraite est arrivée… avec le même
travail, mais deux fois moins bien payé.
On a l’impression, lorsqu’on lit vos articles
ou encore les récits à votre propos, que vous êtes
resté au Brésil durant 20 ans, alors que ce n’est
pas du tout le cas ? Tout comme on a l’impression que vous
avez exploré tous les recoins de l’Amazonie.
J’y suis resté deux ou trois mois à chaque fois,
et si vous additionnez, ça donne un total de trois ans. Quant
aux explorations, j’ai bien fait quelques voyages avec les
étudiants de l’I.N.P.A., sur le Rio Negro notamment,
ainsi que Santarem et Belem (où je n’ai pas vu grand
chose, j’ai surtout regardé les collections du musée
!), mais la plupart du temps, je restais au laboratoire à
observer des poissons déjà conservés. Je ne
suis pas vraiment un homme de terrain, mais il est vrai que j’ai
quand même remonté le Maroni, la Mana, un peu l’Oyapock
et puis Cuiaba et les petites rivières du Haut-Paraguay,
ainsi que la Bolivie (rio Mamore), Santarem, le rio Curua Una et
l’Aripuana (Brésil).
Un ichtyologue passe plus de temps à étudier des poissons
conservés, d’autant que ce n’est pas très
pratique de les manipuler lorsqu’ils sont vivants, à
cause du mucus. Mais bien sûr, il est toujours intéressant
de connaître leurs couleurs in vivo.
Au départ, c’est tout de même une passion, pas
seulement un métier ?
Il y a aussi le hasard, mais c’est également une éducation
commune : à Strasbourg, j’étais avec une bande
de copains adolescents qui avaient les mêmes goûts ou,
du moins, qui se les transmettaient. C’est ainsi que je suis
venu au jazz, que j’aime énormément, ainsi qu’aux
romans policiers. Bref, le virus de l’aquariophilie est venu
de la même manière, même si j’y avais déjà
goûté enfant. Cette sensation de temps qui s’arrête,
c’était quelque chose d’entièrement nouveau
pour moi. C’est une chose rare.
Pourquoi les Characiformes plutôt que d’autres
poissons ? Encore un hasard ?
Oui, c’est en partie le hasard. Il y a aussi une raison mathématique
: les Characiformes sont les poissons les plus courants en Guyane
Française. Ainsi au Gabon, on rencontrait également
des killies, et j’ai finalement peu écrit sur les Characoïdes
lorsque j’étais là-bas. Alors qu’en Guyane,
45 % des espèces sont des Characiformes.
Un peu le même phénomène rencontré
avec les Cyprinidés en Asie ?
Oui, et si les Characoïdes ont réussi en Amérique
du Sud, c’est sans doute dû au fait que les Cyprinidés
sont arrivés trop tard : ils ont probablement transité
par le nord du continent américain, après la séparation
des continents, alors que les premiers se sont développés
bien avant.
D’où est venue l’idée du livre
« Characoids of the world » (éditions T.F.H.,
malheureusement jamais publié en langue française)
?
Quand je suis arrivé aux U.S.A., à Chicago, un spécialiste
de la zoologie m’a dit que c’était bien d’avoir
déjà fait autant de publications, mais qu’il
fallait un livre ! Et cette réflexion m’était
restée en tête… jusqu’au moment où
le Dr Axelrod m’a proposé d’éditer un
ouvrage sur les Characoïdes, ce que j’ai accepté.
J’ai alors rédigé ce livre, sorte de composite
entre la science et le hobby. C’est un hybride, comme le sont
la plupart des écrits traitant de l’aquariologie, c’est-à-dire
que les photos sont mises après. Dans une monographie scientifique,
vous partez des spécimens que vous avez vus vivants, vous
connaissez leur biologie, leurs couleurs dans toutes les circonstances,
notamment en milieu naturel ; et vous en avez photographié
et conservé un certain nombre dans l’alcool pour le
spécialiste qui, lui-même, les observera au microscope.
Vous avez donc un ensemble, et vous publiez ensuite vos données
d’après les observations aussi bien externes qu’anatomiques.
Vous ne pouvez pas aboutir uniquement avec l’aspect extérieur,
surtout chez les Characoïdes, où la détermination
se fait souvent à partir des dents, impossible à voir
sur les clichés. Mon ouvrage est donc truffé d’erreurs
de détermination. On peut par exemple avoir Curimatus sp.,
mais ça ne va pas plus loin… et encore, on devrait
plutôt dire « membre de la famille des Curimatidés
», car il existe de nombreux genres, et difficiles à
distinguer !
C’est toujours une grande discussion entre spécialistes.
Quant aux aquariophiles, notamment Heiko Bleher, mais également
d’autres, ils pensent qu’on devrait pouvoir distinguer
extérieurement les différentes espèces. Ce
qui est un fait pour les poissons eux-mêmes, puisque vous
remarquerez qu’ils se trompent rarement quand il s’agit
de se reconnaître ! Cela arrive, bien sûr, notamment
avec les hybrides.
C’est un fait que la coloration (ce que les anglo-saxons appellent
le « color pattern ») entre en jeu beaucoup plus qu’autrefois
dans la détermination des espèces. Par exemple, avec
les Thayeria spp., chez qui la couleur est disruptive, c’est-à-dire
qu’elle sert à dissimuler la forme du poisson aux yeux
des prédateurs (à l’instar du scalaire dont
les bandes se confondent avec les végétaux sous l’eau),
il est pratiquement impossible de les différencier par les
seuls caractères méristiques et anatomiques, c’est-à-dire
les écailles, rayons des nageoires, dents, etc.
Bref, ce livre a été édité à
un nombre restreint d’exemplaires, car son contenu scientifique
pouvait être un obstacle à nombre de lecteurs, selon
l’éditeur… et il s’est vite retrouvé
épuisé ! Je regrette de ne pas avoir pu apporter les
corrections nécessaires à cet ouvrage, car il y a
encore beaucoup à dire sur les Characoïdes. Mais j’ai
encore largement le temps d’écrire une nouvelle monographie
!
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